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Un changement de paradigme : la création de valeur

Un changement de paradigme : la création de valeur

21 février 2018

par Louis Grenier

En près de 40 ans de carrière en développement économique, la priorité de mes actions a toujours été de favoriser la création d’emplois. Évidemment, avec le temps, on a sophistiqué cette cible, cherchant d’abord à attirer des entreprises offrant des emplois bien payés qui soient « multiplicateurs », de ceux qui permettent d’entraîner dans leur sillage une série d’emplois subsidiaires, tissant ainsi une économie régionale forte et rayonnante.



Je vais devoir revoir ce paradigme, pourtant considéré comme l’essence même du travail de développeur économique, car les désavantages de cette stratégie de l’emploi sont en train de supplanter ses avantages. Nous sommes désormais entrés dans l’ère de la pénurie de main-d’œuvre et ce, à l’échelle du continent. Même avec un léger recul en janvier, le taux de chômage canadien reste sous la barre des 6,0% alors que celui du Québec se trouve à 5,4% (La Presse, 10 février 2018). Quelques régions de la province sont même sous les 5% (Capitale-Nationale 4,7% - Montérégie 4,6%) alors que la région de Chaudières-Appalaches affiche 3,5%, un taux franchement trop bas!

À ces niveaux, la création de nouveaux emplois sans discernement est contre-indiquée car elle entraîne une pression indue sur le coût de la main-d’œuvre et favorise le maraudage entre les entreprises locales qui se disputent les mêmes compétences. Cette surenchère ne bénéficie aux employés que d’une manière très temporaire dans la mesure où elle affaiblit la compétitivité des employeurs et limitent leur croissance à moyen et long terme. D’ailleurs, cela est vrai à tous les niveaux de spécialisation, autant donc pour la main-d’œuvre spécialisée que pour les postes requérant moins de compétences. 

La nouvelle tendance : la création de valeur

Cela ne veut pas dire cependant qu’il faille cesser les politiques d’attraction et de rétention d’entreprises. Mais cela demande désormais une intervention plus « chirurgicale ». La création de « valeur » doit prendre le pas sur la création d’emplois. Il s’agit donc de mieux comprendre le positionnement des entreprises de nos parcs industriels le long des chaînes de valeur que nous voulons privilégier et chercher à renforcer celles-ci par l’attraction et la rétention des entreprises les plus aptes à créer une valeur unique ou différenciée d’un produit ou d’un service. 

Par exemple, dans la chaîne de valeur du bois, on va choisir d’aider une entreprise qui transforme ou conditionne une plante moins exploitée de la forêt en créant 5 emplois nouveaux plutôt que la modernisation d’une scierie (même si cette dernière « sauve » 25 ou 30 emplois). Ce sont des choix politiques difficiles à court terme, mais qui se justifient quand on sait que les 25 ou 30 travailleurs de la scierie sont en forte demande par ailleurs et que la diversification personnalisée par l’entreprise de transformation viendra renforcer la chaîne de valeur locale en créant de nouveaux débouchés pour une main-d’œuvre de plus en plus spécialisée. 

De nouveaux outils

Plusieurs outils nous permettent d’accompagner ce changement de paradigme. Ainsi, la mutualisation des équipements (l’achat et l’exploitation d’un équipement spécialisé par plusieurs entreprises) peut accélérer la robotisation des entreprises locales et donc, stabiliser les besoins de main-d’œuvre tout en améliorant la compétitivité. Le rapprochement des entreprises avec le réseau académique – l’université et ses centres de R et D, mais aussi les CÉGEPS et les commissions scolaires – doit favoriser une meilleure adéquation des besoins de main-d’œuvre avec les outils de formation disponibles. Enfin, l’internet doit être mis à contribution d’une façon plus systématique par les agents de développement économique pour mieux cibler des auditoires précis (entreprises et entrepreneurs ciblés) qui viendront compléter les chaînes de valeur locales sans bouleverser le fragile équilibre du marché local de la main-d’œuvre. Plusieurs régions ont d’ailleurs orienté leur stratégie d’attraction vers les « idéateurs » et autres entrepreneurs plutôt que vers les entreprises comme telles. Cela est d’ailleurs souvent complété par des initiatives d’attraction et de rétention de main-d’œuvre, une stratégie de plus en plus populaire.

Une opportunité

Je vois vraiment la pénurie de main-d’œuvre actuelle comme une opportunité qui nous est offerte pour accélérer le passage de l’économie québécoise vers l’industrie du 4.0. Par définition, cette industrie se veut plus productive (moins d’emplois certes, mais des emplois mieux rémunérés) fournissant des produits à grande valeur ajoutée. 
Ceci cadre donc bien avec une économie de niche qui est de plus en plus la marque distinctive de l’économie québécoise de pointe, même dans les secteurs traditionnels (pensons à Cascades dans l’industrie du papier et du bois ou à Ssense dans l’industrie du vêtement). 

Une myriade d’entreprises plus productives, dans des produits de niche à forte valeur ajoutée, dont les moyens de productions sont fortement robotisés et offrant des emplois de haute qualité bien rémunérés est la cible que cette nouvelle stratégie de création de valeur et ce, à l’échelle du Québec. Bonne chasse!


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